L’amylose regroupe des maladies dans lesquelles une protéine mal repliée s’agrège en fibrilles insolubles qui s’accumulent entre les cellules. Quand ces dépôts envahissent le muscle cardiaque, les parois s’épaississent, se rigidifient et le cœur peine à se remplir. Longtemps classée parmi les maladies rares, la forme liée à la transthyrétine touche en réalité 6 à 13 % des patients de plus de 60 ans hospitalisés pour insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée. Voici les mécanismes, les signes qui doivent alerter et les traitements validés par des essais randomisés depuis 2018.
En bref – L’amylose est une maladie de dépôt dans laquelle une protéine instable (transthyrétine ou chaînes légères d’immunoglobuline) forme des fibrilles amyloïdes qui infiltrent les organes, en particulier le cœur. Trois formes atteignent le myocarde : l’amylose AL, liée à un clone de plasmocytes, l’amylose à transthyrétine sauvage, qui apparaît avec l’âge, et la forme héréditaire, due à une mutation du gène TTR. Les dépôts épaississent les parois du ventricule gauche, gênent le remplissage et perturbent la conduction électrique. Un canal carpien bilatéral, une surdité ou une hypotension inexpliquée précèdent souvent l’atteinte cardiaque de plusieurs années. Depuis 2016, une scintigraphie osseuse associée à un bilan sanguin suffit au diagnostic de la forme à transthyrétine dans la majorité des cas, sans biopsie du cœur. Trois molécules (tafamidis, acoramidis, vutrisiran) ont réduit la mortalité dans des essais randomisés publiés dans le New England Journal of Medicine entre 2018 et 2025.
Amylose : définition et formes qui touchent le cœur
Une amylose se définit par la présence, dans les tissus, de fibrilles protéiques insolubles de structure en feuillets bêta, colorées par le rouge Congo. Plus de 30 protéines humaines peuvent former ces fibrilles, mais trois seulement infiltrent le cœur de façon significative. La Haute Autorité de Santé les décrit dans son protocole national de diagnostic et de soins publié en 2021.
- Amylose AL : des chaînes légères d’immunoglobuline produites par un clone de plasmocytes anormaux. Son incidence est de l’ordre de 10 cas par million de personnes et par an dans la cohorte d’Olmsted County suivie par Kyle de 1950 à 1989. Elle évolue vite et constitue une urgence hématologique et cardiologique.
- Amylose à transthyrétine sauvage (ATTRwt) : la transthyrétine, protéine normale fabriquée par le foie pour transporter la thyroxine et la vitamine A, se déstabilise avec le vieillissement sans aucune mutation. Elle touche surtout les hommes après 70 ans.
- Amylose à transthyrétine héréditaire (ATTRv) : plus de 130 mutations du gène TTR fragilisent la protéine. Elle se transmet sur un mode autosomique dominant et associe souvent une neuropathie périphérique.
Les dépôts amyloïdes relèvent de la perte de la protéostasie, l’un des douze marqueurs biologiques du vieillissement décrits par López-Otín. Le même défaut de repliement et d’élimination des protéines est à l’œuvre dans la maladie d’Alzheimer (bêta-amyloïde et tau) et dans la maladie de Parkinson (alpha-synucléine). Le cœur n’échappe pas à cette logique : la transthyrétine sauvage s’agrège d’autant plus que les systèmes de contrôle qualité cellulaire déclinent avec l’âge.
Comment les dépôts d’amylose fragilisent le muscle cardiaque
Les fibrilles s’insèrent entre les cellules musculaires du cœur et remplacent progressivement un tissu souple par une matrice rigide. Le ventricule gauche s’épaissit (paroi de 12 mm ou plus à l’échographie) sans que cette hypertrophie ne traduise un muscle plus fort. Le résultat est un cœur raide qui se remplit mal pendant la diastole : c’est le tableau de l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée, avec essoufflement à l’effort, œdèmes des jambes et fatigue.
Quatre mécanismes se combinent, d’après la synthèse de l’ESC coordonnée par Garcia-Pavia en 2021 :
- Infiltration interstitielle : les dépôts écartent les cardiomyocytes et augmentent la pression de remplissage.
- Toxicité directe : les oligomères précurseurs des fibrilles provoquent un stress oxydatif et la mort des cellules cardiaques, surtout dans l’amylose AL.
- Atteinte du tissu de conduction : blocs auriculo-ventriculaires, fibrillation atriale et syncopes découlent de l’infiltration des voies électriques.
- Dysautonomie : l’infiltration des nerfs végétatifs provoque une hypotension orthostatique, qui rend les traitements classiques de l’insuffisance cardiaque mal tolérés.
L’amylose s’étend aussi aux valves, au péricarde et aux petits vaisseaux coronaires. Le processus est dynamique : sans traitement, l’épaississement progresse de façon mesurable en 12 à 24 mois, d’où l’importance d’un diagnostic précoce.

Ce que dit la science : une amylose bien plus fréquente qu’on ne le pensait
La forme à transthyrétine sauvage explique une part importante des insuffisances cardiaques du sujet âgé. Dans l’étude espagnole de González-López (Eur Heart J, 2015), 120 patients de 60 ans et plus hospitalisés pour insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée avec une paroi épaissie ont passé une scintigraphie au DPD : 13,3 % présentaient une amylose cardiaque à transthyrétine, aucun n’était diagnostiqué auparavant.
La cohorte communautaire de la Mayo Clinic confirme l’effet de l’âge. AbouEzzeddine (JAMA Cardiol, 2021) a dépisté 286 patients de 60 ans et plus : 6,3 % étaient atteints, 10,1 % des hommes contre 2,2 % des femmes. La prévalence passait de 0 % entre 60 et 69 ans à 21 % au-delà de 90 ans. Le dépistage systématique multipliait par cinq le nombre de cas identifiés par rapport au diagnostic clinique habituel (1,3 %).
La sténose aortique serrée cache aussi des dépôts. Chez 151 patients de 84 ans en moyenne opérés d’un remplacement valvulaire percutané, Castaño (Eur Heart J, 2017) a trouvé 16 % de scintigraphies positives. Ces patients avaient un septum plus épais (1,3 contre 1,1 cm) et un volume d’éjection plus bas.
Le diagnostic a été simplifié par Gillmore (Circulation, 2016) sur 1 217 patients : une fixation cardiaque de grade 2 ou 3 à la scintigraphie osseuse, associée à l’absence de protéine monoclonale dans le sang et les urines, affiche une valeur prédictive positive de 100 % pour l’amylose à transthyrétine. La biopsie du cœur n’est donc plus nécessaire dans la majorité des cas.
Côté traitement, trois essais randomisés contre placebo ont changé le pronostic de l’amylose cardiaque à transthyrétine. Le tafamidis, qui stabilise le tétramère de transthyrétine, a réduit la mortalité toutes causes de 42,9 % à 29,5 % sur 30 mois chez 441 patients (Maurer, NEJM, 2018, hazard ratio 0,70). L’acoramidis, autre stabilisateur, a obtenu un rapport de victoires de 1,8 sur un critère hiérarchique chez 632 patients (Gillmore, NEJM, 2024). Le vutrisiran, un ARN interférent qui bloque la production hépatique de transthyrétine, a réduit le risque de décès de 35 % à 42 mois chez 655 patients (Fontana, NEJM, 2025, hazard ratio 0,65).
| Molécule | Mécanisme | Essai, année | Patients | Résultat principal |
|---|---|---|---|---|
| Tafamidis | Stabilisation du tétramère de transthyrétine | ATTR-ACT, 2018 | 441 | Mortalité 29,5 % contre 42,9 % à 30 mois (HR 0,70) |
| Acoramidis | Stabilisation du tétramère, affinité renforcée | ATTRibute-CM, 2024 | 632 | Rapport de victoires 1,8 sur mortalité, hospitalisations, NT-proBNP et marche de 6 min |
| Vutrisiran | ARN interférent, extinction de la synthèse hépatique | HELIOS-B, 2025 | 655 | Décès toutes causes HR 0,65 à 42 mois, événements cardiovasculaires HR 0,72 |
En pratique : reconnaître les signes d’alerte avant le cœur
Les dépôts touchent les tendons, les nerfs et l’oreille interne plusieurs années avant le cœur, ce qui offre une fenêtre de dépistage. La Haute Autorité de Santé liste ces « drapeaux rouges » dans sa synthèse de 2021 destinée aux médecins traitants. Leur association chez un homme de plus de 70 ans essoufflé justifie une échographie cardiaque et un dosage de NT-proBNP. Cette lecture préventive rejoint la démarche décrite dans notre dossier sur la perte de la protéostasie, le pilier biologique commun à l’amylose, à Alzheimer et à Parkinson.
| Signe d’alerte | Forme la plus concernée | Ce qu’il traduit |
|---|---|---|
| Syndrome du canal carpien bilatéral, souvent opéré 5 à 10 ans avant | Transthyrétine sauvage | Dépôts dans la gaine des tendons fléchisseurs du poignet |
| Canal lombaire étroit, rupture spontanée du tendon du biceps | Transthyrétine sauvage | Infiltration des ligaments et des tendons |
| Surdité, doigt à ressaut, maladie de Dupuytren | Transthyrétine sauvage | Atteinte tégumentaire et de l’oreille interne |
| Fourmillements des pieds, diarrhée ou constipation, hypotension en se levant | Héréditaire (ATTRv) | Neuropathie périphérique et végétative |
| Langue augmentée de volume, ecchymoses autour des yeux, protéines dans les urines | AL | Dépôts cutanéo-muqueux et rénaux de chaînes légères |
| Intolérance aux bêtabloquants, tension qui baisse malgré un cœur épaissi | Toutes | Dysautonomie et bas débit cardiaque |
À l’échographie, l’épaississement concentrique des parois avec un électrocardiogramme à voltage bas ou normal, alors qu’une hypertrophie devrait augmenter le voltage, oriente fortement vers une amylose. Le contraste avec l’hypertension artérielle, première cause d’épaississement cardiaque, est détaillé dans notre article sur le chiffre de tension qui doit alerter.
| Critère | AL | Transthyrétine sauvage | Transthyrétine héréditaire |
|---|---|---|---|
| Protéine en cause | Chaînes légères d’immunoglobuline | Transthyrétine normale, instable avec l’âge | Transthyrétine mutée (gène TTR) |
| Âge habituel | 60 à 75 ans | Plus de 70 ans | 30 à 70 ans selon la mutation |
| Sexe | Deux sexes | Hommes en grande majorité | Deux sexes |
| Diagnostic | Biopsie et typage obligatoires | Scintigraphie osseuse + absence de protéine monoclonale | Scintigraphie + test génétique |
| Prise en charge spécifique | Chimiothérapie du clone plasmocytaire | Stabilisateurs (tafamidis, acoramidis) ou ARN interférent | ARN interférent (patisiran, vutrisiran), stabilisateurs |
| Vitesse d’évolution sans traitement | Rapide, en mois | Lente, en années | Variable |
Protocole : que faire quand on suspecte une amylose
Le dépistage repose sur des examens courants, prescrits dans un ordre précis et interprétés par un centre spécialisé. La filière Cardiogen coordonne en France les centres de référence et de compétence, dont le centre national de l’hôpital Henri-Mondor. Le parcours habituel comprend :
- Consulter un médecin si un essoufflement progressif, des œdèmes ou des malaises surviennent, surtout après 70 ans et avec un antécédent de canal carpien ou de canal lombaire opéré.
- Échographie cardiaque et NT-proBNP en première intention : parois épaissies, remplissage altéré, biomarqueur élevé.
- Recherche d’une protéine monoclonale (électrophorèse, immunofixation, chaînes légères libres) pour écarter une forme AL, qui impose une biopsie et une prise en charge hématologique urgente.
- Scintigraphie osseuse au DPD ou au HMDP : une fixation cardiaque de grade 2 ou 3 sans protéine monoclonale confirme la forme à transthyrétine.
- Test génétique du gène TTR pour distinguer forme sauvage et forme héréditaire, avec conseil génétique pour la famille en cas de mutation.
- Suivi par électrocardiogramme et Holter deux fois par an, car les troubles de conduction peuvent justifier un stimulateur cardiaque.
Le traitement spécifique dépend de la forme et relève exclusivement du centre expert. Aucun complément alimentaire ni régime ne dissout les dépôts d’amylose. En revanche, le contrôle de la tension artérielle, l’activité physique adaptée et le sommeil réparateur restent les leviers de prévention cardiovasculaire valables pour tous. Pour suivre les avancées de la recherche sur les protéines du vieillissement, abonnez-vous à La lettre santé d’UltraSanté.
Questions fréquentes sur l’amylose
Quelle est la différence entre amylose et amyloïde ?
Amyloïde désigne la substance : des fibrilles protéiques insolubles en feuillets bêta, colorables au rouge Congo. Amylose désigne la maladie provoquée par leur accumulation dans un organe. Il existe donc une seule substance amyloïde de structure commune, mais plus de 30 maladies selon la protéine d’origine : transthyrétine, chaînes légères, bêta-amyloïde dans le cerveau. Le terme « amyloïdose », courant en anglais, est le strict synonyme d’amylose en français.
Pourquoi le canal carpien annonce-t-il parfois une amylose cardiaque ?
La transthyrétine instable se dépose d’abord dans les gaines tendineuses du poignet, un tissu peu vascularisé, avant d’atteindre le myocarde. La Haute Autorité de Santé classe le canal carpien bilatéral parmi les signes d’alerte de la forme à transthyrétine sauvage. Le délai entre l’opération du poignet et les premiers symptômes cardiaques dépasse souvent 5 ans, ce qui ouvre une fenêtre utile de dépistage chez les hommes de plus de 65 ans.
Comment diagnostique-t-on une amylose du cœur sans biopsie ?
Par une scintigraphie osseuse au DPD ou au HMDP couplée à la recherche d’une protéine monoclonale dans le sang et les urines. Dans l’étude de Gillmore (Circulation, 2016, 1 217 patients), une fixation cardiaque de grade 2 ou 3 avec un bilan monoclonal négatif avait une valeur prédictive positive de 100 % pour la forme à transthyrétine. Si une protéine monoclonale est présente, la biopsie reste indispensable pour ne pas méconnaître une amylose AL.
L’amylose à transthyrétine est-elle une maladie du vieillissement ?
Oui pour la forme sauvage, qui survient sans mutation. La transthyrétine normale perd sa stabilité avec l’âge, pendant que les systèmes cellulaires de repliage et d’élimination des protéines déclinent. Dans la cohorte de la Mayo Clinic publiée en 2021, la prévalence chez les patients insuffisants cardiaques passait de 0 % entre 60 et 69 ans à 21 % après 90 ans. Elle illustre la perte de la protéostasie, l’un des marqueurs biologiques du vieillissement.
Peut-on ralentir une amylose cardiaque une fois diagnostiquée ?
Oui, pour la forme à transthyrétine, grâce à des médicaments évalués contre placebo. Le tafamidis a abaissé la mortalité de 42,9 % à 29,5 % en 30 mois (Maurer, NEJM, 2018) et le vutrisiran a réduit le risque de décès de 35 % à 42 mois (Fontana, NEJM, 2025). Ces traitements ralentissent la progression des dépôts sans les faire disparaître, d’où l’intérêt d’un diagnostic avant l’insuffisance cardiaque avancée. La forme AL se traite par chimiothérapie du clone plasmocytaire.
Avertissement médical. Les informations de cet article sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas un avis médical. Elles ne remplacent pas une consultation. Un essoufflement inhabituel, des œdèmes des jambes, des malaises ou des palpitations imposent un avis médical rapide. Demandez conseil à un professionnel de santé avant de modifier votre alimentation, de prendre des compléments alimentaires ou d’entreprendre une nouvelle pratique, en particulier en cas de pathologie, de grossesse ou de traitement en cours. Les compléments alimentaires ne remplacent pas une alimentation équilibrée ni un suivi médical.